On a campé sur l'E40

Vamos à la playa
Les scientifiques sont arrivés à la station, dont une équipe de glaciologues de L'ULB qui cherche à mesurer la masse de neige et glace en Antarctique, et surtout ses variations. Entre précipitations neigeuses, sublimation, détachements d'icebergs, le bilan n'est pas évident à établir. I.elles travaillent à différentes échelles, tâchant de réconcilier des données satellitaires avec des mesures ponctuelles sur le terrain, d'où leur présence à la Station. Leur zone d'expérimentation pour le forage de carottes de glace et la collecte d'échantillons de neige de surface se trouve à proximité de la côte, là où débute l'iceshelf, là où la glace ne repose plus sur de la roche.

Une expédition vers la côte était donc prévue pour les y emmener, leur établir un camp de base où i.elles resteront 3 semaines en autonomie. Pour faire d'une pierre deux coups, Preben, un autre scientifique profite de ce trajet pour aller récupérer des instruments de mesure des particules fines dans l'air qu'il avait installé à proximité lors d'une précédente saison. Il devait être accompagné par un membre du staff de la station… qui est tombé malade, et que l'on m'a demandé de remplacer inopinément. Le mercredi soir. Pour un départ vendredi matin. Et un retour dimanche après-midi, avant la tempête annoncée.

Gauche-droite-gauche
L'itinéraire est plutôt simple: 60 km tout droit jusque Perseus (le lieu-dit de la piste d'atterrissage sur glace bleue). Aux 2 bambous prendre à droite sur 80 km jusqu'à la 'Jonction' où un baril de fuel aura été déposé pour nous permettre de faire le plein. Puis mettre le cap sur le site d'expérimentation pendant 20 km. Comme on navigue dans le grand blanc, tout se fait au GPS, il est illusoire d'essayer maintenir un cap sur base d'un point à l'horizon.

Notre véhicule est une Toyota Hillux, le pick-up le plus vendu au monde, sans doute un gage de qualité, mais équipé de chenilles. Dans la cabine, dans la benne et sur le toit on a emporté, entre autres:
- Pelles, tronçonneuse, treuil pour déterrer les instruments à récupérer. Oups déneiger !
- Piolet et barre à mine pour déglacer le bas de la voiture;
- Trousse de secours, téléphone satellite et jerricans de fuel 'au cas où'. 'En principe' il n'y a pas de crevasses…
- Un bidon d'eau minéralisée et un (frigo)box de nourriture (miam);
- Tente polaire, sac de couchage (en synthétique !), matelas thermarest (bien épais);
- Affaires personnelles, dont les plus heureuses ou utiles se sont avérées pour moi un cache-yeux, des boules quiès, une collection de playlists musicales, un casque audio, une liseuse, un baffle bluetooth et mon sac à viande (drap intérieur pour sac de couchage) que j'ai retrouvé pour la première fois depuis mon retour de voyage à vélo. Décidemment, il aura déjà fait quelques continents !

Pilote automatique
Tout départ sur le 'field' est synonyme de fête (la veille) et de grands 'au revoir' (le matin). Celui-ci n'y a pas fait exception. Les glaciologues partaient pour 3 semaines, y compris Noël et le nouvel an. Toute la station avait à cœur de leur souhaiter bonne route, bon vent, bonne glace, bon courage ! On est parti après le petit-déjeuner, en convoi avec les deux Prinoths conduits par Jacques et Pierre auxquels étaient attachés les différents containers-habitations et containers-laboratoires constituant le futur camp de base des glaciologues. Pour nous, c'était simple: suivre bravement leur trace jusqu'à la Jonction, où nos routes se séparaient. A 10-13 km/h de moyenne, la conduite n'était pas le challenge principal. Avec les traineaux sous les containers qui creusaient de profonds sillons dans la neige, les chenilles du pick-up étaient quasi sur des rails. Quand Jacques tenait bien le cap, il était même possible de lâcher le volant pour plusieurs minutes. Dommage (ou heureusement) que le cruise control était désactivé, sinon ça aurait été vraiment du pilotage automatique. Pour rythmer cette première partie de traverse, Sarah, une des glaciologues, avait embarqué avec nous et devait s'arrêter tous les 5 kms pour collecter un échantillon de neige, pour mesurer une éventuelle variation entre l'intérieur des terres, oups glace, et la côte. Ces arrêts fréquents de quelques minutes étaient l'occasion de déglacer la moitié givrée du véhicule (et surtout le cardan) vu qu'on avait un important vent et soleil de travers, voire de faire quelques pas dehors avant de retrouver le confort et la chaleur de l'intérieur. Les arrêts étaient heureusement suffisamment courts que pour ne pas devoir trop s'emmitoufler à chaque fois. Un bon polar, bonnet, gants et lunettes de soleil faisaient l'affaire. Et surtout être de retour juste avant l'hypothermie. Des petits aller-retours sauna-bain glacé en quelque sorte.



Where is my mind
A une vitesse pareille, et dans un environnement perpétuellement identiquement blanc, la notion du temps et de l'espace disparait graduellement. Les minutes deviennent vite des heures, et vu qu'on grignotait tout le temps (O joie bonheur), même notre faim ne nous rappelait pas à une heure de repas. Tel en traversée à la voile, mais où le blanc a remplacé le bleu et les sastrugi (petites vagues de neige dure érodées par le vent) ballotent le navire, on entre doucement dans une sorte d'état second, méditatif, contemplatif, introspectif sans que rien ne fasse obstacle au libre cours des chenilles et des pensées. Au retour j'étais lessivé, transi.


C'est particulier de se retrouver comme ça assis, dans un tel environnement, sans grand chose d'autre à faire que d'être là. Sur les 58 heures d'expédition, on a dû en passer entre 35 et 40 en route. Largement le temps d'épuiser entre autre les 8 h de la playlist 'recreation' de SimonCmbier (merci !) et de bien entamer le court 'Ouragan' de Laurent Gaudé (que je recommande vivement à toutes celles et ceux qui ont aimé 'Le soleil des Scorta'). Livre ambiance et livre terriblement humain davantage que récit, je me suis retrouvé à lire au rythme d'une page toutes les 20 min. Le reste du temps, à songer et bailler aux pétrelles par la fenêtre, entre la Nouvelle-Orléans, la Belgique et l'Antarctique. Mais aussi de papoter avec mes deux compagnon.e.s de fortune, Preben et Sarah, de science, thèse de doctorat, de l'Antarctique ou de sujets plus personnels, dans la chaleur, le confort, l'intimité de notre coquille de métal. C'est puissant où peut mener une discussion qui commence sur la simple question 'de quoi as-tu (vraiment) peur' ?

On a dormi sur la bande d'arrêt d'urgence de l'E40
La Jonction, on y est finalement arrivé… mais pas ce soir-là. Le Prinoth de Jacques en a décidé autrement quand un court-circuit a actionné brutalement ses freins et ne permettait plus de les desserrer. C'est comme tirer le frein à main d'un poids lourd: le chargement a bien été secoué. Heureusement sans trop de dégâts. Même si notre Hillux avait tous les airs d'une voiture Touring Secours, il n'en était rien. La panne avait l'air suffisamment sérieuse que pour qu'il soit décidé de… monter le camp pour la nuit ! Enfin, la 'nuit'… il était déjà 23h30, le soleil rasant plutôt, qui baignait les rafales de neiges qui couraient sur la glace d'une lumière dorée magnifique. Après de rapides pâtes au pesto dans le cabouze cuisine, j'ai eu un cours accéléré de montage de tente polaire. C'est pas aussi relax qu'une tente 2 secondes ou qu'une MSR, quand il faut tenir compte du vent puissant, que la séquence est précise, et que tout doit être amarré en permanence. Et ici il n'y a pas de choix quant à l'orientation de l'entrée de la tente: à l'opposé du vent, sinon c'est dodo dans une piscine de poudreuse. Mais une fois à l'intérieur de la tente, couché sur mon matelas, dans mon sac de couchage, avec le bruit du vent qui claque, et cette sempiternelle lumière, même avec des boules quiès, et un cache-yeux, c'est la détente, l'occasion de me demander ce que je fous ici, et de sourire.




A 7 h, réveil au doux son du moteur du Prinoth que Pierre, encore un des mousquetaires de 68 ans, et véritable couteau-suisse de la mécanique automobile, a réussi à réparer. Je ne sais pas à quel moment de la 'nuit' il a terminé son diagnostic (une bobine défectueuse) et trouvé la pièce de rechange sur un autre circuit électrique de la machine, mais il m'a confessé avec un grand sourire qu'il dormait moins bien quand il y avait un problème mécanique à résoudre. Je suis admiratif devant toute l'expérience et la compétence des différents membres de l'équipe technique. Des gens qui savent et savent faire, et sans Youtube et Wikipedia ! Je me préparais au pire avec un Prinoth en panne à 100 km de la station, mais l'immobilisation fut donc de courte durée. On a pu continuer notre route avec seulement quelques heures de retard. Arrivé à la Jonction, et son bambou solitaire comme élément insolite, on a fait le plein, pris congé du reste du convoi, et mis le cap sur les appareils scientifiques de Preben. Là où l'on s'attendait à enfin pouvoir mettre les gaz, il n'en fut rien car les sastrugi étaient de plus en plus hautes, et avec une houle de 1 mètre et pas de Prinoth pour tracer, on avançait encore moins vite qu'en convoi: 4 heures pour faires les 25 derniers kilomètres.




C'est un fameux trois mâts !
Passée la dernière petite colline ('icerise'), la vue s'est dégagée sur un horizon particulier: une maigre ligne bleu marine entre le bleu ciel et le blanc glace, irrégulièrement interrompues par des masses aux contours bien caractéristiques. Voilà que l'océan était en vue et ses icebergs. Voilà le décors pour l'activité de fin de journée: creuser trois trous pour retirer trois mats en aluminium de 3m de long ensevelis sous la neige et glace. C'est vraiment une tâche singulière que de creuser un tel trou, à la symbolique ou imaginaire fort, que ce soit pour un tunnel, un enterrement, un trésor, déboucher au pôle nord, rarement en littérature pour récupérer des instruments scientifiques. La première heure et le premier mètre et demi de passés furent une nouvelle occasion de me demander ce que je foutais là-bas, mais de quand même continuer à sourire. N'empêche, c'est une monstre entreprise un tel trou, ce n'est pas les trous pour mettre une tente sur pilotis, ou pour un château de sable à la plage. Mais comme pour tout, on se fait la main, on adapte la technique du premier trou aux suivants, et en particulier de commencer suffisamment large, même si ça augmente considérablement le volume de neige à évacuer. En contrepartie, ça permet d'utiliser plus vite le treuil de la voiture que pour extraire le poteau, et donc de creuser moins profond… ! A 20 h on avait enfin terminé, et une fois le matériel rangé et un thermos d'instant japanese noodles ingurgité, je me suis offert le plaisir d'une petite méditation guidée, assis sur le frigobox, face au Nord, l'océan, les icebergs. Un Petit Bambou. Little things.




Distance et perte de repères
Le retour s'est fait sans encombre, avec un super arrêt impromptu de 23 min pour un dancefloor glacial sur la playlist 'Dancing on PEA's rooftop' que je peaufine depuis le début de saison. Pour se dégourdir les jambes, les bras, les hanches, et parce que c'est délicieusement bon. Et puis les Sør Rondane Mountains au pied desquelles se trouve la station ont remplacé l'océan comme ligne d'horizon. C'est impressionnant à quel point la vue porte loin par temps clair en Antarctique. Et c'est vraiment perturbant à quel point il est difficile de faire des estimations de distance tant dans l'immensité blanche, tous les points de repères sont absents, que ce soit des bâtiments, la végétation, des objets familiers, des personnes,… En début de saison, on m'avait fait estimer depuis le toit de la station la distance à laquelle se trouvaient plusieurs nunataks, et j'étais parfois plusieurs (dizaines de) kilomètres à côté de la plaque ! Les montagnes ont finalement disparu avant qu'on ne les touche et touche au but. Dans le courant de l'après-midi, au fur et à mesure que l'on remontait (doucement) en altitude, les nuages qui s'amoncelaient sur le plateau sont descendus vers nous. On est arrivé à la station dans le white out complet, sains et saufs, épuisés, à 19h45, juste avant l'heure du souper, d'une douche, et d'une longue nuit de sommeil.

